Le bonhomme sept-heures, vous y croyez?

Il est étonnant de se remémorer tous les mensonges que les adultes autour de nous racontaient lorsque nous étions enfants. Nous étions de vraies éponges, tout ce qu’une grande personne disait devenait parole d’évangile.

Quant au bonhomme sept-heures, je le cherche toujours mais, lui non plus, ne m’a pas encore trouvé.

Ce bonhomme sept-heures, par exemple, que personne n’a vu mais qui a tellement frappé notre imaginaire.

Il allait nous enlever et nous amener en enfer ou bien, pire encore que l’enfer, il allait nous dévorer. Nous sommes à l’automne 1962 et, inutile de dire qu’à l’âge de quatre ans, j’obéissais au doigt et à l’œil tel un soldat résilient et m’assurais d’être de retour à la maison avant son passage.

Il y avait aussi le guenilloux mais lui était bien réel. Homme aux cheveux longs, mal rasé, vêtements déchirés aux allures malpropres, il scrutait les rues et ruelles à bord de sa calèche pleine d’objets ramassés ici et là sur son chemin. Son cheval, tout comme lui, dégageait une odeur nauséabonde. Il était tel que nos parents nous disaient, voire pire. Pas besoin de directive parentale car, instinctivement, je m’en tenais loin, il me faisait peur. Je ne manquais pas, cependant, de lui crier au passage « Guenilloux p’lein d’poux! Guenilloux p’lein d’poux! » en galopant, à mon tour chercher la sécurité auprès de mes parents. Mais nos parents ne nous en avaient-t’ils pas trop dit sur ce personnage décrit comme répugnant, question de nous faire peur? N’était-t ’il pas qu’un simple itinérant qui ne cherchait qu’à survivre après tout?

Donc, sur la rue Saint-Dominique, au coin de la rue Dante dans la petite Italie à Montréal, j’ai débuté à vraiment explorer la vie.

Mon père ne travaillait pas très loin sur la rue Saint-Hubert dans une quincaillerie comme commis. J’ai ce souvenir d’un père aimant et présent pour nous. De sa vieille Ford Zephyr, une auto peu fiable qui brisait souvent. Je ne sais pas pourquoi cette voiture nous a tant marquée. Toujours est-t-il que, plusieurs décennies plus tard, mon frère et moi en parlons encore.

Nous logions dans un quatre et demi modeste à l’étage. Il y a des choses qui échappent à ma mémoire néanmoins. Nous étions cinq, mes parents, mon frère et moi et notre grand-mère. Considérant que, mon frère et moi partagions la même chambre sur des lits superposés, que mes parents avaient leur propre chambre à coucher, où donc dormait ma grand-mère?

Il y avait le Père Noël qui me téléphonait personnellement avant les fêtes. J’étais subjugué, complétement hypnotisé. Il avait toute mon attention je vous le jure. Avais-je été sage toute l’année? Oh que oui! Il me demandait ce que j’aimerais avoir en cadeau. Un camion de pompier rouge.

Nous sommes enfin la veille de Noël. Pourtant, aucune décoration, pas de sapin de Noël, pas de bas de Noël. Je me souviens d’une soirée sombre et silencieuse. Au lit et durant mon sommeil, j’entendais des bruits obscurs et des voix qui chuchotaient au plus profond de mes rêves.

Vers minuit, nos parents vinrent alors nous sortir de notre sommeil. Vêtus de nos pyjamas en flanelle, c’était l’émerveillement total. Des lumières de couleurs vives partout, une couronne de Noël et un sapin tout illuminé de quatre ou cinq pieds de haut qui semblait gigantesque aux yeux d’un gamin de quatre ans. Il y avait quelques cadeaux enveloppés à son pied, dont le plus beau camion de pompier rouge au monde.

Ce Noël, en particulier, est resté tatoué dans ma mémoire. Comme bien des souvenirs heureux d’une douce enfance insouciante.

Un père qui, à tous les matins, allait travailler. Une mère à la maison à plein temps pour s’occuper de deux petits monstres, mon frère aîné, âgé de trois et demi de plus que moi, votre humble auteur et une grand-mère régulièrement malade, bougonneuse et déplaisante. Une famille normale comme toutes les autres familles quoi?

Nous n’étions pas assez riches pour avoir un réfrigérateur électrique à nous, tout au plus, nous dépendions d’une glacière dont, de temps en temps, un livreur venait la nourrir d’un immense bloc de glace. Avec ses gros gants et une immense pince à glace, qu’il tenait à deux mains et à bout de bras, le livreur transportait et déposait sa charge jusqu’à sa destination finale

Que dire de la bonne vielle laveuse à vêtements avec essoreuse à rouleaux branchée à même le robinet de cuisine? Ma mère avait une routine bien rodée. Par exemple, le jour du lavage était toujours les lundis et l’épicerie se faisait toujours un jeudi.

À cet égard et étant un enfant turbulent, elle m’amenait faire les emplettes avec elle attaché par une attelle qu’elle tenait avec une courte sangle. Pour ne pas que je me sauve? Pas exactement. Je crois plutôt à la théorie du jeune enfant voulant, à tout prix, faire comme les grands.

Pendant qu’elle choisissait et évaluait méticuleusement les meilleurs aliments possibles pour nous nourrir et au meilleur prix, je tendais ma main dans les étagères, agrippait des trucs et les déposais dans son papier voulant aider mais sans qu’elle ne s’en aperçoive. Régulièrement à la caisse je la voyais retirer de son panier le fruit de mes choix, comme des sucettes, par exemple.

La ruelle derrière était mon royaume. Que de moments passés dans sa poussière et ses flaques d’eau en compagnie de mon ami imaginaire. Je crois qu’à quatre ans, on a tous eu un ami imaginaire. Ce confident silencieux qui nous écoutait religieusement et à qui on pouvait tout dire.

À mon cinquième anniversaire, mes parents m’avaient demandé ce que je voulais en cadeau. N’étant pas très riche, j’avais demandé un présent de grand luxe pour nous, du chocolat. Déguster une « Caramilk » dans ma famille en 1963 était un événement en soi. En recevoir trois en cadeau d’anniversaire était magique. Un beau cadeau qui n’a coûté que trente cents mais qui a fait ma journée.

Il y a quelques années, lors d’une visite au marché Jean-Talon, j’en ai profité pour savourer l’âme de ce quartier et contempler cette maison d’enfance. Cette ruelle qui, jadis, était large comme une autoroute aux yeux d’un gamin, était devenue toute petite. Si étroite, mais avait quand même gardé son parfum poussiéreux comme si 1962 était figée dans le temps.

Je ne pouvais m’empêcher de m’y revoir en train d’expérimenter des lois de physiques élémentaires comme, par exemple, l’effet de sauter, deux pieds joints, dans une flaque d’eau et de refaire le monde avec mon ami imaginaire.