Là où personne ne va


18 décembre 1980, il est environ midi, pourtant, il fait toujours nuit. L’hercule C130 des forces armées canadiennes roulait lentement en fin de la courte piste en gravier, seul point d’entrée ou de sortie de cet endroit aride et hostile.

Nous sommes au 83ième parallèle à l’endroit que les inuits nomment, avec raison, « la terre au-delà de la terre des hommes ».

Il fait, au bas mot, -40 celsius. Un froid sournois et sec mais, grâce aux vêtements polaires fournis, c’est plutôt confortable. Le sol est légèrement enneigé. Nous sommes à Alert complètement au nord de l’île d’Ellesmere au Nunavut. Au nord, il n’y a plus rien, rien que de la glace et des icebergs jusqu’au pôle nord qui se trouve à 450 milles de distance et jusqu’à la Sibérie à 800 milles plus loin. Nous sommes au pied de l’océan Arctique et au sommet du monde habité.

Soldat à l’époque au sein des Forces armées canadiennes on m’avait assigné à la station de Gander, Terre-Neuve, jusqu’au jour où un « télex » en provenance d’Ottawa me sommait de me présenter à la base militaire de Trenton en Ontario le 16 décembre de la même année. Aux petites heures du matin le lendemain nous prenions un vol pour un exil de 6 mois à Alert.

Jeune et toujours célibataire, j’étais excité de vivre l’expérience d’aller « là où personne ne va ». La station permanente habitée la plus éloignée au nord dans le monde avec seulement 200 « âmes ». La grande majorité était membres des forces régulières qui, comme moi avaient reçu, à un moment donné, l’ordre « non négociable » de vivre 6 mois au sommet du monde.

Midi ou minuit ? Impossible de savoir. Une noirceur profonde et silencieuse sous un ciel immaculé d’étoiles inspirait la désolation plutôt que l’excitation anticipée. De temps à autre nous pouvions observer un vol commercial passer au-dessus de nos têtes puisque la route du nord était souvent plus courte à emprunté pour certains longs vols. À Alert, le ciel est toujours clair avec très, très peu de précipitation. Son tapis de neige plutôt anémique en témoignait.

D’assister au passage d’un avion au-dessus de nous était toujours un événement en soi, un « happening » à ne pas manquer qui, quelques fois, nous rendait un peu nostalgiques.

Dans l’armée tout est réglé au « quart de tour » et nous, soldats, n’avions qu’à observer les consignes sans poser de questions. Idéal pour quelqu’un qui a besoin de stabilité dans sa vie, c’était mon cas à cette époque.

Les Hercules C130 utilisés étaient, essentiellement,  des avions cargo avec de gros caissons alignés au centre de ses entrailles, quelques sièges faits en lanières de plastiques, dossier contre la paroi de la carlingue, pour la douzaine de passagers et un rideau de douche à l’arrière cachant une toilette de fortune. En guise de repas, nous avions droit aux célèbres “box lunch” militaires.

Le vol avait fait une escale pour une nuit au Groenland à la base américaine de Thulé. Après plus de 8 heures de vol, l’hercule C130 s’est posé sur la piste enneigée de Thulé, il faisait nuit et, en fin de piste à l’atterrissage, l’avion s’est embourbé dans un banc de neige. Avec l’aide d’équipement en place à l’aéroport, l’appareil fut dégagé puis déplacé.

Ce qui m’a le plus fasciné à Thule, île appartenant au Danemark, est la « froideur interraciale ».

Au « pub » de la base, les blancs américains d’un côté, les noirs américains de l’autre et les Danois dans leur coin. Nous, arborant le drapeau canadien sur nos épaules, étions les « potes » de tout le monde.

Il y avait une coutume à cette époque, celle de nous faire raser le crâne jusqu’à la peau. J’avoue que c’était pratique et que, de toute façon, nous avions 6 mois devant nous pour que notre chevelure reprenne son allure normale.

Aussi, l’armée permettait en région éloignée de nous laisser pousser la barbe. 6 mois sans se raser, ouff! J’avais l’air d’un homme des cavernes après seulement quelque mois.

À Alert, il fait froid, très froid allant jusqu’à -55 celsius parfois. Les moteurs de tout ce qui est machinerie roulaient 24 heures par jour car on ignorait si ces derniers allaient pouvoir repartir à froid s’ils étaient éteints.

Tout, à cet endroit, est dépendant de l’essence. L’électricité, le chauffage, la filtration d’eau, les quelques véhicules adaptés pour ce climat, etc. À cet effet il y avait, 2 fois par an au printemps et à l’automne, une période de « refuel » alors que quelques Hercules C130 équipés de réservoirs faisaient la navette jour et nuit entre Thulé, au Groenland, et Alert pour ravitailler la station et lui fournir les réserves nécessaires à opérer un autre 6 mois.

Tout était pensé pour le long terme, aucune nourriture périssable (ou très peu). Conserves, lait de longue conservation, etc. Il n’y avait qu’un seul vol par semaine les jeudis. Nous étions tous sur le guet. C’était la journée pour certains de quitter et d’autres d’arriver. Surtout, c’était la journée du courrier. Des nouvelles de nos familles, ma « presse » du samedi que mes parents me postaient avec une semaine de retard. M’enfin, j’avais des nouvelles au moins. Quelquefois, nous avions des surprises, comme des steaks de temps en temps et des fruits frais. Faire un BBQ à l’extérieur à -40 celsius? Oui on l’a fait!

Nous étions jeunes et nous étions tous fous à l’époque.

Alert n’est qu’un micro-village perdu et isolé du monde dans le lointain grand nord canadien composé d’une micro-communauté éphémère formée de militaires triés sur le volet ayant des compétences particulières pour servir dans cet endroit hostile.

Mais pourquoi donc opérer une station dans un lieu désertique, sans végétation, sans faune (ou presque) et quasi inhabitable pour l’humain qui est totalement dépendant des ressources qu’on lui apporte, une fois par semaine, par la voie des airs?

En regardant la position géographique de l’endroit, il ne faut pas être un grand devin pour comprendre. Importante station météorologique puisqu’elle est la première référence en la matière du comportement de dame nature en provenance du nord mais, surtout, la proximité avec l’Europe du nord et de l’Union Soviétique.

Pour des raisons évidentes, je ne peux divulguer la nature exacte de mon travail là-bas mais, très certainement, je peux en narrer quelques anecdotes.

Il est secret de polichinelle de savoir que, régulièrement, des bombardiers américains longeaient les côtes soviétiques sans violer leur espace aérien, sans doute pour les narguer. Mais savez-vous quoi? Les Soviétiques en faisaient tout autant. Sauf qu’une fois, un bombardier russe se baladait au-dessus de l’Arctique. Puis, à un moment donné alors qu’il se dirigeait vers nous, silence total, plus de trace. Où est-il? Inutile de dire qu’il y a eu quelques heures d’angoisse de notre côté.

C’était à l’époque d’un refroidissement politique sévère entre les Russes et les Polonais. Géographiquement, la Pologne partage une frontière avec la russie et n’est pas très loin du Groenland et de la base militaire américaine de Thulé.

Plusieurs bombardiers américains se sont alors posés à cette base dans l’éventualité d’une intervention militaire requise si les Soviétiques auraient la très mauvaise idée de débarquer en Pologne. Ils étaient à la porte. Ce fut, heureusement, une fausse alarme car les esprits se sont calmés, mais nous devions, tout de même, doubler nos quarts de travail pour pallier à toute éventualité.

À la base, nous travaillions sur des quarts de travail en rotation de jour, soir et nuit à raison de 6 journées consécutives par semaine. L’idée, pourtant simple à comprendre, nous tenir occupé pour ne pas déprimer.

Dans nos temps libres nous avions tout de même un bon choix d’activité. 2 allées de quilles, 2 allées de curling, un gymnase bien équipé, un film différent tous les jours et une station de radio dont nous nous portions volontaires pour tenir notre propre émission de radio. Le seul bémol en ce qui me concerne fut ces fameux 5@7 à 25c la consommation. De quoi prendre une « brosse » a tous les soirs à très peu de frais. Heureusement la majorité d’entre-nous savait bien se tenir alors qu’une mince minorité était passée maître dans l’art de faire des fous d’eux-mêmes.

Il y a eu, aussi, ces quelques fêtes romaines alors que nous nous fabriquions des toges à même nos draps de lit. Avec la complicité des cuisines et l’accord de nos officiers, alcool et raisins faisaient le bonheur de tous. Quelques moments pour oublier notre solitude et notre isolement.

Tous les dimanches nous pouvions téléphoner à notre famille. Il n’y avait qu’un téléphone à ondes courtes de disponible et nous devions réserver notre plage de 15 minutes à l’avance. Allo? Roger! Over! Avec un son rappelant bizarrement le son de « bonhomme » lorsqu’il nous parle à l’occasion du carnaval de Québec.

Nous devions nous déplacer entre certains bâtiments de la station que ce soit pour aller à la cafétéria, travailler, se reposer ou se divertir. Un câble à hauteur de taille longeait tous ces lieux dans l’éventualité où le vent se lèverait promptement et sans préavis. Il y avait 3 types d’alerte, jaune, orange ou rouge. Jaune nous pouvions sortir mais tenir le câble en tout temps pour nous déplacer, orange nous devions rester à l’intérieur sauf pour des déplacements obligés, rouge nous devions rester à l’intérieur et interdiction complète de sortir.

À Alert, il n’y a pratiquement jamais de vent. Mais lorsque dame nature se réveille, elle le fait sans avertissement et, souvent, brutalement.

Vivre dans la noirceur 24 heures par jour, c’est déprimant, croyez-moi. Se réveiller soudainement et regarder l’heure sans savoir si nous sommes le jour ou la nuit est déstabilisant, voir paniquant parfois.

Ce n’est qu’en début février que, sur l’heure du midi, on pouvait voir une lueur en provenance du sud. C’est l’espoir qui nous animait tous, l’espoir de revoir ce soleil qui nous a cruellement manqué. Il se lèvera pour la première fois en début mars.

Le jour « J » était, enfin, arrivé. Nous étions tous rassemblés dehors à attendre de voir ce premier rayon de soleil. Caméras à la main, nous avons immortalisé ce moment qui a duré à peine une minute. Le temps de voir passer un minuscule morceau de soleil. Jour après jour, ce morceau de soleil grossissait jusqu’au jour où il a daigné se montrer en entier.

Puis, à compter du mois d’avril, il ne se coucherait plus, Il tournerait dans le ciel sans jamais disparaître. C’était comme un gros projecteur qui nous illuminait 24 heures par jour ce qui comportait d’autres inconvénients, dormir à la clarté.

Que retenir de ces 6 mois d’isolement? 6 mois dans une prison sans barrière. 6 mois sans végétation. 6 mois de glaciers et d’icebergs. 6 mois à se questionner et à méditer sur soi car, ayant sorti d’une adolescence très difficile, je ne me reconnaissais plus du tout.

Où suis-je? Qui suis-je maintenant? Qui étais-je avant? Qui suis-je vraiment? Que suis-je devenu? Où me suis-je perdu? Où aller à partir d’ici?

Mon « mal de l’âme » débuta alors sa longue convalescence qui prendra 15 années pour retrouver sa voie.

Enfin le 17 juin arriva. Valises prêtes, un soleil qui ne dormait plus depuis un bout, température clémente à -15 celsius, j’étais anxieux de quitter Alert ayant, enfin, purgé ma peine de 6 mois.

Le vol de retour serait de 11 heures avec une escale à Resolute Bay, un peu plus au sud, sur l’île de Cornwallis.

Un peu avant d’atterrir à Resolute Bay, un bruit sourd, une sorte de « clow » s’est fait entendre. Nous avions appris, avant de repartir 2 heures plus tard, que qu’un stabilisateur situé sur la queue de l’appareil était bloqué. Le commandant de vol, ayant décidé de continuer le vol vers notre destination finale, nous a brassé le popotin pendant les 8 heures restantes de vol.

Un grand souvenir, un souvenir inoubliable je dois l’avouer. Juste avant d’atterrir à Trenton, alors que nous étions à encore mille pieds d’altitude, j’avais au nez cette douce odeur de végétation. Oui, je sentais l’herbe, le gazon vert. C’était magnifique. Je ne l’ai pas imaginé. Je l’ai senti.

Enfin de retour notre premier réflexe à presque tous fut de se rendre au restaurant du coin et de se taper une belle grosse pizza toute garnie avec, en prime,  un grand, un très grand verre de lait… frais et froid.

Nous avions retrouvé notre liberté