Anne-Gabrielle


C’était par un bel après-midi de l’été 1994 lorsque j’ai reçu un appel plutôt surprenant et, surtout, inattendu.

Oui? Allo? Oui c’est moi! À qui ai-je l’honneur? Mouvement retrouvailles? Oui je suis bien le fils de Anne-Marie Beauchamps mais… elle est décédée il y a 12 ans déjà.

Quoi? Y’a une de ses tantes qui la recherche? Oui, oui, je serais très intéressé à la rencontrer. Mon frère et moi ne savons rien du passé de notre mère. Seulement qu’elle fut orpheline et qu’elle serait acadienne.

Grâce à notre nouvelle grand-tante « Beth », âgée de plus de 80 ans, et qui n’a pas cessé de chercher notre mère depuis qu’elle l’a perdue de vue en 1945, nous avions la chance de connaître quelques pages manquantes de son histoire.

Voici les pages déchirées de la mémoire d’Anne-Gabrielle Leblanc, ma mère.

Shippagan, Nouveau-Brunswick, nous sommes au début de l’été 1932 durant la grande dépression des années ‘30.

Anna Leblanc, la plus jeune sœur d’une famille modeste de trois filles et un garçon, s’affairait à faire sécher la morue sur les berges de Shippagan. Probablement ce fut sa solution pour se libérer du joug cruel de sa belle-mère en s’expatriant. Son père, veuf, était remarié à une femme autoritaire et dépourvue d’instinct maternel. Anna venait tout juste d’avoir 18 ans et quitta sa prison de Saint-Isidore dans l’espoir de trouver un travail et connaître une vie meilleure.

Important port de pêche, des morutiers venaient déverser le produit de leur journée. Il était primordial de traiter ce produit périssable dans les plus brefs délais. À l’époque, la méthode la plus efficace pour la conservation de la morue était son séchage.

Des ouvriers et ouvrières en provenance de villages avoisinants venaient y travailler pour une mince pitance. Peu était mieux que rien du tout pour ce peuple pauvre. Les acadiens étant considérés comme des citoyens de deuxième ordre dans la 1ière moitié du 20ième siècle.

Beau temps, mauvais temps, les ouvriers travaillaient activement à dépecer, vider, saler puis étendre la morue pour des compagnies canadiennes qui, avec l’arrivée du chemin de fer, voyaient l’opportunité d’approvisionner le reste du pays en poisson et, cela, à bon marché.

Les pêcheurs locaux n’étaient pas autonomes, mais à la merci de ces compagnies à qui le profit primait sur tout.

Il y avait aussi quelques bateaux de pêche américains, provenant de la Nouvelle Angleterre, profitant des côtes néo-brunswickoises fertiles en morue.

C’est ainsi que la jeune Anna fit connaissance de William Bolger, homme marié et pêcheur américain, son bateau faisant une escale de quelques jours au port de Shippagan.

Jeune et innocente, Anna s’est rapidement amourachée de lui. Aveuglée, elle ne se souciait pas du tout qu’elle n’était qu’une conquête comme bien d’autres, qu’une simple aventure sans lendemain.

Réalisant, quelques mois plus tard, qu’elle portait en elle l’enfant du péché, le fruit de la honte, elle revint se cacher à Tilley Road, à la porte de son patelin de Saint-Isidore, pour mener à terme sa grossesse.

C’est à cet endroit qu’Anne-Gabrielle « l’enfant du péché » voire même « l’enfant du diable » vit le jour. Nous sommes le 17 mars 1933.

Quelques jours plus tard, elle sera baptisée par le curé Alfred Lang. Il s’exclama, en baptisant Anne-Gabrielle, « ça ne peut pas être une Leblanc! Elle ‘braille’ même pas!!! », selon les dires de tante « Beth » lors de son récit.

Le poids de la maternité, ne plus pouvoir sortir de chez elle sans se faire injurier, même par sa propre famille, était trop lourd à porter pour Anna. Un mois après la naissance d’Anne-Gabrielle, elle quitta Saint-Isidore et abandonna sa fille, la laissant aux soins de ses deux sœurs dans l’espoir que la petite aurait un avenir meilleur.

On n’a plus jamais revu Anna, tout au plus des nouvelles par courrier de temps en temps. Tout ce que l’on sait sur elle est qu’elle s’est réfugiée au lac Simcoe, au nord de Toronto. Alcoolique et dépressive, elle aurait eu une vie solitaire et misérable jusqu’à sa mort.

Ne pouvant plus tolérer le rejet de leur mère par alliance et la récession touchant enfin à sa fin, “Beth” et sa sœur quittèrent Saint-Isidore amenant, avec elles, Anne-Gabrielle dans l’espoir de trouver du travail à Montréal, là où l’économie reprenait tranquillement son cours et offrir un avenir plus doux à leur nièce. L’exode de trois vies malheureuses commença.

Une fois à Montréal, “Beth” et sa sœur ont trouvé refuge comme bonnes et nounous chez des familles fortunées. Anne-Gabrielle fut bien reçue et acceptée en général.

Jusqu’au jour où, trouvant du boulot, dans une famille juive alors que la dame était gravement malade, “Beth” et sa sœur furent forcées de laisser l’enfant au soin des « bonnes sœurs » temporairement avec le serment de venir la chercher un jour.

Lorsque ce jour vint, elles sont revenues reprendre Anne-Gabrielle. Mais, trop tard. Elle n’y était plus. Anne-Gabrielle fut donnée à l’adoption. La longue quête pour retrouver Anne-Gabrielle débuta pour tante “Beth“.

C’était en 1945. Anne-Gabrielle Leblanc était devenue orpheline de Duplessis.

Anne-Gabrielle a trouvé une famille d’adoption. La famille d’un certain Eugène Beauchamps et fut rebaptisée. Anne-Gabrielle Leblanc était désormais morte, vive Anne-Marie Beauchamps. Elle n’avait que 12 ans. Pour brouiller les pistes, un nouveau certificat de naissance fut produit. Anne-Marie Beauchamps serait dorénavant née le 18 mars 1933 à Montréal. Autre nom, autre date de naissance et autre lieu de naissance. Ainsi, Anne-Gabrielle Leblanc n’avait jamais existée.

Les années vécues auprès de la famille Beauchamps demeurent toujours un mystère. D’autres pages manquantes à son histoire. De son vivant, notre mère ne nous a jamais parlé d’eux comme si elle avait rayé ce chapitre de sa vie.

De son vivant, ma mère ne s’est jamais souvenue de son vrai nom, de sa vraie famille, de ses origines. Elle nous parlait, de temps à autre, d’une famille lointaine, des Beauchamps de Saint-Isidore au Nouveau-Brunswick. Que de vagues souvenirs sans substance d’une mémoire chancelante. Des souvenirs effacés volontairement, semble-t-il.

On dit que la pomme ne tombe jamais loin de l’arbre. Jusqu’à sa mort, j’ai le souvenir d’une femme dépressive, tourmentée et alcoolique. Une femme avec le mal de vivre dans les entrailles. Une femme marquée au fer rouge. Une femme dont on a volé l’âme.

En juillet 1982 elle s’enleva finalement la vie. Elle n’avait que 49 ans.  Elle est ainsi morte une deuxième fois.

Mais, cette fois-ci, elle y trouverait enfin la paix.

Retour à Tilly Road et Saint-Isidore

Quelques années plus tard, nous sommes allé à Saint-Isidore, au sud de Bathurst. Par un matin d’été enveloppée d’une brume dense, épaisse à n’y voir que quelques dizaines de pieds devant. Nous marchions sur un épais tapis de gazon mouillé par la rosée du matin à la recherche d’une partie de moi. Un doux et paisible pèlerinage sur la terre natale d’Anne-Gabrielle.

En explorant le cimetière derrière l’église, tous les noms mentionnés par tante “Beth” y étaient. De vieilles croix de bois rappelant la pauvreté d’un peuple. Alfred Lang avait même sa plaque sur un mur dans l’église, comme tous les curés qui ont écrit l’histoire de cette paroisse. Au presbytère, tout concordait dans les archives. Tante “Beth” ne s’est même pas trompée d’une syllabe dans ses souvenirs.

Je crois que tante “Beth” était déjà décédée lorsque nous avions marché sur ce sol où la moitié de mes ancêtres ont vécu. J’en garde le doux souvenir d’une vieille dame affaiblie par la maladie mais allumée et, surtout, passionnée. Ses souvenirs, gardés intacts au fils de toutes ces décennies, ont donné un nouveau sens à ma vie en apportant des réponses, des pages manquantes à ma propre histoire.

Références:

Les photos d’Anne-Gabrielle ont été fournies généreusement par tante “Beth“.