Le bonhomme sept-heures, vous y croyez?

Il est étonnant de constater, une fois adulte, tous les mensonges que les grandes personnes nous racontaient. Nous étions de vraies éponges,  tout ce qu’un grand disait était parole d’évangile.

Ce bonhomme sept-heures, par exemple, que personne n’a vu mais qui a tellement frappé l’imaginaire des enfants.

Il allait nous enlever et nous amener en enfer ou bien, pire encore que l’enfer, nous allions lui servir de repas.  Nous sommes en 1962 et inutile de dire qu’à l’âge de quatre ans, j’obéissais au doigt et à l’œil  tel un soldat et m’assurais d’être de retour à la maison avant son passage.

Il y avait aussi le « guenilloux » mais lui était bien réel. Homme aux cheveux longs, mal rasé, vêtements déchirés aux allures malpropres, il scrutait les rues à bord de sa calèche pleine d’objets ramassés ici et là sur son chemin. Son cheval, tout comme lui, dégageait une odeur plus que désagréable. Pas besoin d’avis parental car, instinctivement, je m’en tenais loin, il me faisait peur.  Je ne manquais pas, cependant,  de lui crier au passage « Guenilloux p’lein d’poux » en galopant, à mon tour, vivement chercher la sécurité auprès de mes parents.

Je crois que notre mémoire à long terme débute à cet âge. Cinquante-six ans plus tard je me souviens de quelques faits qui m’ont marqués.

C’est donc sur la rue Saint-Dominique, au coin de la rue Dante dans la petite Italie à Montréal, que mon histoire de vie a réellement débuté.

Mon père ne travaillait pas très loin sur la rue Saint-Hubert dans une quincaillerie à vendre de la peinture.

J’ai ce souvenir d’un père aimant et présent pour nous.  De sa vieille « Ford Zephyr », une auto peu fiable qui brisait souvent.

Nous logions dans un quatre et demi modeste à l’étage. Il y a des choses qui échappent à ma mémoire néanmoins. Nous étions cinq, mes parents, mon frère et moi et notre grand-mère. Considérant que, mon frère et moi partagions la même chambre sur des lits superposés, que mes parents avaient leur propre chambre à coucher, où donc dormait ma grand-mère?

Il y avait le Père Noël qui me téléphonait personnellement avant les fêtes. J’étais subjugué, complétement hypnotisé, il avait toute mon attention. Avais-je été sage toute l’année ? Oh que oui! Il me demandait ce que j’aimerais avoir en cadeau. Un camion de pompier rouge.

Nous sommes enfin la veille de Noël. Pourtant, aucune décoration, pas de sapin de Noël, pas de bas de Noël. Je me souviens d’une soirée sombre et silencieuse. Au lit et durant mon sommeil, j’entendais des bruits obscurs et des voix qui chuchotaient.

Vers minuit, nos parents vinrent alors nous sortir de notre sommeil. Vêtus de nos pyjamas en flanelle, c’était l’émerveillement total. Des lumières de couleurs vives partout, une couronne de Noël et un sapin tout illuminé de quatre ou cinq pieds de haut qui semblait gigantesque aux yeux d’un gamin de quatre ans ainsi que quelques cadeaux à son pied, dont le plus beau camion de pompier rouge au monde.

Ce Noël, en particulier,  est resté tatoué dans ma mémoire. Comme bien des souvenirs heureux d’une douce enfance.

Un père qui, à tous les matins, allait travailler. Une mère à la maison à plein temps pour s’occuper de deux petits monstres, mon frère aîné, âgé de trois et demi de plus que moi, et votre humble auteur et une grand-mère régulièrement malade, bougonneuse et déplaisante.

Nous n’étions pas assez riches pour avoir un réfrigérateur électrique à nous, tout au plus, nous dépendions d’une glacière dont, de temps en temps, un livreur venait la nourrir d’un immense bloc de glace.

Que dire de la bonne vielle laveuse à linge avec essoreuse à rouleaux branchée à même le robinet de cuisine ? Ma mère avait une routine bien rodée. Par exemple, le jour du lavage était toujours les lundis et l’épicerie était toujours un jeudi.

À cet égard et étant un enfant turbulent, elle m’amenait faire les emplettes avec elle attaché par une attelle qu’elle tenait avec une sangle. Pour ne pas que je me sauve ? Pas exactement. Je crois plutôt à la théorie du jeune enfant imitant les adultes.

Pendant qu’elle choisissait méticuleusement les meilleurs aliments possibles pour nous nourrir et au meilleur prix, je tendais ma main et déposais toute sorte de trucs dans son panier voulant aider. Régulièrement à la caisse je la voyais retirer de son panier le fruit de mes choix, comme des sucettes, par exemple.

La ruelle derrière était mon royaume. Que de moments passés dans sa poussière et ses flaques d’eau en compagnie de mon ami imaginaire.

À mon cinquième anniversaire, mes parents m’avaient demandé ce que je voulais en cadeau. N’étant pas très riche, j’avais demandé un présent de luxe, du chocolat. Déguster une « caramilk » dans ma famille en 1963 était un événement en soi. En recevoir trois en cadeau d’anniversaire était magique.

Il y a quelques années, lors d’une visite au marché Jean-Talon, j’en ai profité pour savourer ce quartier et cette maison d’enfance. Cette ruelle qui, jadis, était large comme une autoroute aux yeux d’un gamin, était toute petite.

Néanmoins, je m’y revoyais en train  d’expérimenter des lois de physiques comme, par exemple, l’effet de sauter à deux pieds joints dans une flaque d’eau.

Quant au bonhomme sept-heures, je le cherche toujours. Mais il ne m’a pas trouvé lui non plus.